Dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, le téléphone portable est devenu bien plus qu’un simple outil de communication. Pour de nombreux Banyamulenge, il est aussi le premier bien susceptible d’être perdu au passage d’hommes en armes.
Depuis des années, des habitants dénoncent une pratique devenue presque banale : la confiscation des téléphones par certains éléments des FARDC. Selon de nombreux témoignages, lorsque le propriétaire est identifié comme Banyamulenge ou assimilé à un Tutsi, récupérer son appareil relève de l’illusion. La victime n’ose ni protester ni réclamer son bien. Elle remercie parfois Dieu d’avoir simplement échappé aux coups, à l’arrestation ou à une disparition. Dans un tel climat, perdre son téléphone est considéré comme le prix de la survie.
Voilà jusqu’où peut conduire la banalisation de l’injustice : lorsqu’un citoyen considère qu’être dépouillé est une faveur, c’est que l’État de droit a déjà cédé la place à la loi du plus fort.
Puis survient une scène pour le moins révélatrice.
Le chef d’état-major des FARDC arrive dans l’est du pays. Il rassemble ses soldats. Son ordre est sans appel : déposez tous vos téléphones.
L’image est saisissante.
Ceux qui, selon des accusations récurrentes, confisquent les téléphones des civils se voient, à leur tour, privés des leurs par leur propre commandement.
Le prédateur découvre soudain ce que signifie être dépossédé.
Certes, les raisons invoquées relèvent probablement de la discipline militaire ou de la sécurité des opérations. Mais le symbole, lui, dépasse largement cette explication.
Pendant des années, les paysans ont vu leurs téléphones disparaître sans procès-verbal, sans reçu et sans espoir de restitution. Aujourd’hui, c’est la hiérarchie militaire qui organise elle-même une vaste collecte de téléphones au sein de ses propres troupes.
Une question s’impose alors.
Que deviendront tous ces appareils ?
Seront-ils inventoriés ? Restitués ? Conservés comme pièces de sécurité ? Ou suivront-ils le même chemin que tant de téléphones civils dont personne n’a jamais revu la trace ?
Personne ne peut répondre aujourd’hui. Mais cette simple interrogation révèle l’ampleur du déficit de confiance qui s’est installé entre les populations et les institutions censées les protéger.
Un État digne de ce nom protège les biens de ses citoyens. Il ne transforme pas leur confiscation en pratique ordinaire.
Car lorsqu’un téléphone devient un trophée de guerre, ce n’est pas seulement un appareil que l’on arrache. On prive une famille de son unique moyen de communication. On coupe un père de ses enfants. On isole une mère de ses proches. On efface des souvenirs, des documents, parfois même les dernières preuves d’une existence.
Chaque téléphone confisqué raconte une histoire. Celle d’un droit bafoué. Celle d’une dignité humiliée. Celle d’un citoyen réduit au silence.
L’histoire retiendra peut-être un détail que les rapports officiels oublieront : dans l’est de la République démocratique du Congo, il est arrivé un moment où les soldats prenaient les téléphones des civils, avant que leur propre commandement ne leur prenne les leurs.
Ironie du destin ou leçon involontaire ?
Peut-être un peu des deux.
Mais une vérité demeure : un pays où l’on confisque plus facilement les téléphones que l’on ne protège les citoyens est un pays où l’autorité perd sa légitimité autant que sa crédibilité.
Le 15 juil. 26
Paul Kabudogo Rugaba
