Accueil » Colonel Ruterera Mahoro Ntaganzwa : quand servir son pays ne protège plus de la suspicion

Colonel Ruterera Mahoro Ntaganzwa : quand servir son pays ne protège plus de la suspicion

Il a passé quinze années sous le drapeau de la République démocratique du Congo. Il a combattu pour les FARDC sur plusieurs fronts. Il a été blessé au combat en dirigeant des opérations contre les milices Maï-Maï et les FDLR dans le Sud-Kivu. Pourtant, aujourd’hui, le colonel Ruterera Mahoro Ntaganzwa est davantage connu comme détenu que comme officier de l’armée congolaise.

Arrêté à Uvira le 22 juillet 2023 alors qu’il venait d’être évacué du champ de bataille après une blessure par balle, il a été transféré à Kinshasa, où il est resté détenu pendant de longs mois à la prison de la DEMIAP. Durant cette période, selon ses proches et plusieurs organisations qui suivent son dossier, il n’a pas bénéficié d’un accès normal à sa famille, à une assistance juridique ou à des soins médicaux adaptés.

Son cas est devenu, pour beaucoup, le symbole d’une question plus profonde : un officier tutsi peut-il encore servir l’armée congolaise sans être considéré, tôt ou tard, comme un suspect ?

Le 15 mai 2026, le Tribunal militaire supérieur, statuant en appel, l’a reconnu coupable de trahison et l’a condamné à quinze ans de servitude pénale. Selon les informations rendues publiques, l’un des éléments retenus contre lui concernait le maintien de contacts téléphoniques avec son frère et des membres de sa famille vivant à Minembwe.

Cette décision suscite de nombreuses interrogations.

Depuis quand le fait d’entretenir des relations avec sa propre famille constitue-t-il, en soi, un acte de trahison ? Dans un État de droit, la culpabilité doit être fondée sur des actes établis et des preuves convaincantes, non sur l’appartenance ethnique ou les liens familiaux.

Pour de nombreux observateurs, l’affaire Ruterera dépasse désormais le cas d’un seul homme. Elle s’inscrit dans un climat de méfiance durable envers les militaires congolais d’origine tutsie. Depuis plusieurs années, des arrestations d’officiers et de soldats appartenant à cette communauté sont régulièrement dénoncées par leurs familles et leurs soutiens, qui y voient un recours systématique à des accusations d’ « infiltration » ou d’« espionnage ». Les autorités congolaises, de leur côté, présentent ces poursuites comme relevant de la protection de la sécurité nationale.

Dans ce contexte, certains propos du président Félix Tshisekedi durant la campagne présidentielle, évoquant la fin du « brassage » et la volonté d’écarter progressivement certains militaires qu’il a qualifiés d’infiltrés , continuent susciter des inquiétudes. Pour les critiques du pouvoir, le vocabulaire de « l’infiltration » et du « brassage » est utilisé comme un langage codé visant les Congolais tutsis. Derrière ces termes se cache une idéologie génocidaire bien construite.

Quel message reçoit aujourd’hui un jeune Congolais tutsi qui choisit de servir sous le drapeau national ?

Qu’après quinze années de loyaux services, après avoir risqué sa vie sur le front et versé son sang pour son pays, il peut néanmoins être regardé avec suspicion permanente en raison de son identité.

Lorsqu’un soldat commence à craindre davantage son propre uniforme que les balles de l’ennemi, c’est que quelque chose s’est profondément fissuré dans le pacte qui unit une armée à ses combattants.

L’affaire du colonel Ruterera ne concerne donc pas seulement le destin d’un officier. Elle interroge la capacité de la République démocratique du Congo à garantir que tous ses citoyens soient jugés selon les mêmes règles, indépendamment de leur origine.

Car une nation ne se mesure pas seulement à la force de son armée. Elle se mesure aussi à sa capacité de protéger les droits de ceux qui la servent.

Et lorsqu’une partie de ses soldats a le sentiment que son identité suffit à faire d’elle une suspecte permanente, c’est la cohésion même de l’institution militaire qui est mise à l’épreuve.

 

Le 16 juil. 26

Paul Kabudogo Rugaba

0 0 votes
Article Rating
Subscribe
Notify of
guest
0 Comments
Oldest
Newest Most Voted