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Kinshasa joue-t-il la paix ou prépare-t-il la prochaine guerre ?

Il faut désormais avoir le courage de poser la question que beaucoup préfèrent éviter : Kinshasa veut-il réellement la paix dans l’Est de la République démocratique du Congo, ou les négociations ne sont-elles qu’un écran de fumée destiné à gagner du temps, réorganiser les forces et préparer une nouvelle confrontation ?

La question n’est ni provocatrice ni théorique. Elle découle d’un paradoxe devenu difficilement soutenable : plus Kinshasa parle de paix, plus la réalité militaire sur le terrain semble raconter une autre histoire.

À Doha, on négocie. À l’international, on signe des engagements. Dans les capitales occidentales, on parle de cessez-le-feu et de processus politique.

Mais pendant ce temps, dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, les populations vivent avec la peur d’une nouvelle offensive. Quel genre de paix est-ce là ?

Le bombardement de Minembwe et de ses environs a constitué un signal particulièrement grave. Des habitations ont été détruites. Des familles ont fui. Des civils ont été contraints de chercher refuge dans des conditions précaires. Une population déjà éprouvée par des années de violences risque de se retrouver une nouvelle fois prise au piège.

Et pourtant, combien de capitales ont véritablement exigé des explications ? Combien d’enquêtes indépendantes ont été annoncées ? Combien de responsables ont été identifiés ? Le silence est assourdissant.

Lorsque des civils sont bombardés, le premier devoir d’un État est de les protéger. Lorsque des populations affirment avoir été délibérément prises pour cible, le premier devoir de la communauté internationale est d’enquêter. Pas de choisir immédiatement son camp. Pas de répéter la communication d’une capitale. Pas de fermer les yeux. Enquêter.

Les termes de « génocide », de « démocide » ou de « crimes contre l’humanité » sont juridiquement lourds et doivent être établis par des investigations sérieuses. Mais leur gravité même devrait imposer une enquête indépendante, et non le silence. Ceux qui les utilise pour le cas des Hauts-plateaux n’ont pas tort. Car une chose est certaine : lorsqu’une population civile est bombardée, la question de la responsabilité ne peut pas être enterrée sous les communiqués politiques.

Pendant que Kinshasa parle de paix, les armes se rapprochent, le problème ne s’arrête pas à Minembwe. Des informations font état de mouvements de forces et de combattants vers les Hauts-Plateaux. FARDC, FDNB, FDLR, Wazalendo et autres groupes armés sont régulièrement cités dans les rapports et témoignages circulant sur la situation sécuritaire. Des rassemblements sont signalés autour de Rukombe, Mibunda, Mugera et Kilembwe. D’autres informations évoquent l’acheminement de munitions depuis Kalemie vers Abaraka.

Des témoignages font également  état de la présence de mercenaires étrangers, notamment européens ( belges) ou liés à des réseaux paramilitaires russes (Wagners). Mais précisément : pourquoi n’existe-t-il pas un mécanisme international robuste permettant de vérifier rapidement ces informations ? Pourquoi les populations doivent-elles dépendre des réseaux sociaux, des témoignages anonymes et des communiqués contradictoires pour savoir ce qui se passe autour d’elles ? Parce que l’opacité est devenue une arme de Kinshasa. Et dans une guerre, celui qui contrôle l’information tente souvent de contrôler le récit de la guerre.

Il existe une contradiction entre Doha et la réalité du terrain. Le paradoxe est saisissant. D’un côté, Kinshasa participe à des processus diplomatiques destinés à instaurer un cessez-le-feu, à rétablir la confiance et à organiser des mesures humanitaires. De l’autre, les FARDC présents sur le terrain effectuent des mouvements militaires et des préparatifs qui donnent le sentiment inverse. Si les négociations de Doha et les mécanismes facilités par la Suisse doivent réellement conduire à la paix, ils ne peuvent pas devenir une simple mise en scène diplomatique pendant que la guerre continue sur le terrain. Une négociation ne peut fonctionner que si les engagements pris à la table sont respectés dans les zones de combat. Autrement, le processus de paix risque de devenir une succession de communiqués sans effets réels sur la vie des populations.

La question des prisonniers constitue à cet égard un véritable test. L’échange de détenus figure parmi les mesures les plus importantes destinées à instaurer un minimum de confiance entre les parties. Or, selon les déclarations de l’Alliance des Forces du Congo (AFC), Kinshasa détiendrait plus de 800 personnes concernées par le processus, alors que le gouvernement aurait pris l’engagement d’en remettre 311.

De son côté, l’AFC a placé plus de 500 détenus à la disposition du Comité international de la Croix-Rouge afin de faciliter les échanges.

Kinshasa n’a, pour sa part, transmis au CICR qu’un nombre très limité de personnes, 15 personnes au total dont l’AFC conteste par ailleurs l’appartenance de certaines d’entre elles à ses rangs ou à son environnement. D’où la la suspicion d’une manœuvre destinée à infiltrer des espions sous couvert d’échanges humanitaires.

En réaction, l’AFC exige désormais une liste complète des détenus et un calendrier précis d’exécution — conditions minimales pour restaurer quelque confiance dans un processus meurtri. C’est précisément dans ce genre de situation que le CICR et les mécanismes internationaux doivent pouvoir jouer pleinement leur rôle de vérification.

La question n’est pas de savoir quelle partie possède la meilleure communication politique. La question est beaucoup plus simple : combien de détenus sont réellement concernés, où sont-ils détenus, dans quelles conditions, et combien peuvent effectivement être échangés ?La réponse devrait pouvoir être établie par une procédure indépendante, transparente et vérifiable.

Au centre de cette machination, ce sont les familles qui paient le prix le plus lourd : les proches détenus à Kinshasa vivent dans l’angoisse.  Certains rapports évoquent disparitions et exécutions. L’opacité du régime et l’absence de mécanismes indépendants de vérification aggravent la détresse et renforcent la défiance. Derrière un détenu, il y a une famille. Derrière une disparition, il y a des parents qui attendent. Derrière une personne dont le sort demeure inconnu, il y a des enfants, un conjoint, des frères et des sœurs condamnés à vivre dans l’incertitude.

Les informations faisant état de disparitions, de mauvais traitements ou d’exécutions extrajudiciaires doivent faire l’objet d’enquêtes indépendantes. Aucune partie au conflit ne devrait pouvoir contrôler seule l’information concernant le sort des personnes qu’elle détient.

La transparence n’est donc pas une concession faite à l’adversaire. Elle constitue une obligation élémentaire dans tout processus qui prétend conduire à la paix.

 

Le 10 août 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 

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