Introduction
La mémoire collective est devenue un enjeu majeur des relations internationales contemporaines. Les États ne cherchent plus seulement à défendre leurs frontières ou leurs intérêts économiques ; ils cherchent également à imposer leur récit historique. Les conflits se prolongent désormais dans l’espace médiatique, diplomatique et mémoriel.
La République démocratique du Congo n’échappe pas à cette évolution. Les violences qui frappent l’est du pays depuis plus de trois décennies ont provoqué des pertes humaines considérables, des déplacements massifs de populations et des violations graves des droits humains. Dans ce contexte, les autorités congolaises ont progressivement développé le concept de « Génocost », présenté comme un symbole de la mémoire nationale.
Cependant, une mémoire nationale ne devient pas automatiquement une vérité historique ou juridique. La construction d’un récit officiel mérite donc d’être soumise à une analyse critique.
La mémoire ne peut être décrétée : elle se construit sur les faits
Depuis plusieurs années, les autorités de la République démocratique du Congo promeuvent l’idée d’un cadre mémoriel désigné sous le terme de « Génocost ». Présenté comme un hommage aux Congolais morts à la suite des guerres, des déplacements forcés, des famines et des violences armées depuis les années 1990, ce projet ambitionne d’inscrire les souffrances congolaises dans une mémoire à prétention universelle. L’intention affichée — reconnaître des victimes et inscrire leur douleur dans l’espace public — relève, en soi, d’une exigence morale incontestable.
Cependant, une démarche mémorielle ne saurait se réduire à un slogan de propagande. Elle doit affronter deux questions structurantes, qui engagent à la fois la cohérence éthique, la rigueur scientifique et la validité juridique :
Comment un régime accusé de graves atteintes aux droits humains pourrait-il prétendre promouvoir un mémorial dont la logique implicite serait de consacrer sa propre innocence pour jeter la responsabilité sur les bouc-émissaires ou, à tout le moins, de minimiser ses responsabilités ?
Le « Génocost » constitue-t-il une catégorie historique et juridique crédible, ou bien s’agit-il d’une construction politique visant à produire un récit national et diplomatique ?
Ces interrogations doivent être examinées avec méthode, car la mémoire collective — loin d’être une simple addition de faits — est un processus de sélection, d’interprétation et de mise en récit. Or, lorsque la mémoire devient un outil de pouvoir, le risque n’est pas seulement la contestation : c’est la substitution du droit et de la vérité par la propagande.
Le Genocost (ou génocide pour gains économiques) désigne le coût humain, social et économique des crimes et conflits armés liés à l’exploitation des ressources naturelles en République démocratique du Congo (RDC). Il s’agit d’un mot-valise formé à partir de génocide et de cost (coût en anglais), inventé par la société civile congolaise (notamment via la plateforme CAYP) pour qualifier les violences subies dans l’Est de la RDC. Le 2 août a été choisi comme date commémorative pour cette journée nationale du souvenir, marquant le déclenchement de la deuxième guerre du Congo en 1998. Ce concept sert à exiger la reconnaissance internationale de ces massacres et pillages comme un génocide économique, et à réclamer justice et réparations pour les millions de victimes
Le terme « Génocost » : une catégorie hors droit et hors méthode
L’un des premiers obstacles selon le Dr. Alex Mvuka dans un article publié dans le journal jeune Afrique, réside dans la nature même du mot. Le terme « Génocost » ne correspond à aucune qualification reconnue par le droit international pénal. Il ne figure ni dans la Convention pour la prévention et la répression du génocide (1948), ni dans le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, ni dans la jurisprudence des juridictions internationales. Or, le génocide est une notion juridique précise : il suppose l’existence d’une intention spécifique (dolus specialis) de détruire, totalement ou partiellement, un groupe protégé (national, ethnique, racial ou religieux). Cette exigence de preuve n’est pas une affaire de narratif : elle relève de l’administration de la preuve, des enquêtes, et de la décision des juridictions compétentes.
En regroupant sous une même appellation des réalités hétérogènes — crimes de guerre, crimes contre l’humanité, massacres, déplacements forcés, famines et autres formes de violences — le « Génocost » brouille volontairement ou involontairement les catégories juridiques. Une politique mémorielle peut évoquer la pluralité des violences ; elle ne devrait pas effacer les distinctions qui structurent l’analyse du droit et la recherche de responsabilités.
L’analyse sur le cas du de la République Démocratique du Congo montre que le concept de « Genocost », promu par les autorités de la République démocratique du Congo, soulève de nombreuses interrogations. Au-delà de son appellation même, dont la signification demeure ambiguë, il semble difficile de lui attribuer une base solide au regard des critères généralement retenus par les chercheurs et les juristes pour définir le génocide.
En droit international, le génocide désigne un crime visant la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Il implique une intention spécifique d’extermination et s’inscrit souvent dans le cadre de politiques organisées et systématiques. Dès lors, l’usage de concepts mémoriels ou politiques qui s’éloignent de cette définition soulève des questions quant à leur portée réelle et à leurs objectifs.
Selon certains observateurs parmi lesquels Madame Jessica dans un interview sur les réseaux sociaux, les populations qui font aujourd’hui l’objet de violences ciblées, de campagnes de haine ou de politiques assimilables à un nettoyage ethnique dans l’est du Congo sont principalement des communautés identifiées comme tutsies, et Hema. Dans cette perspective, présenter l’ensemble des Congolais comme victimes d’un même projet génocidaire reviendrait à diluer la réalité des groupes effectivement visés et à brouiller l’analyse des violences en cours.
Cette confusion s’inscrirait dans une stratégie plus large de mobilisation de l’opinion publique. À travers des récits mettant en avant la souffrance du Congo dans son ensemble, les autorités congolaises parviendraient à susciter l’émotion et la solidarité internationales. Plusieurs personnalités publiques ont contribué à diffuser cette lecture du conflit, rencontrant un écho important auprès de certains publics occidentaux.
Pour les critiques de cette approche, le problème réside dans le fait que des souffrances réelles seraient parfois présentées sans que soient clairement identifiés les groupes qui les subissent effectivement. Les violences endurées par certaines communautés seraient alors réinterprétées dans un récit national plus large, au risque d’effacer les responsabilités, les motivations idéologiques et les cibles réelles des persécutions.
Dans le contexte, certains observateurs dénoncent ce qu’ils considèrent comme une imitation ou une instrumentalisation des pratiques commémoratives. Ils estiment que certaines mises en scène mémorielles cherchent davantage à produire un effet politique ou médiatique qu’à reconnaître fidèlement les victimes concernées. L’une des forces du pouvoir congolais, affirme Mme Jessica , réside dans sa capacité à manipuler l’opinion publique et à instrumentaliser les traumatismes collectifs. Une image misérabiliste du Congo est régulièrement mise en avant pour susciter l’émotion et la compassion de l’opinion occidentale. Cette stratégie de communication fonctionne d’autant mieux qu’elle s’appuie sur des souffrances réelles.
Une telle démarche, selon les observateurs, contribue à banaliser la mémoire des génocides et à transformer la souffrance humaine en outil de mobilisation politique.
Au-delà des divergences d’interprétation, cette controverse révèle une question fondamentale : celle de l’usage politique de la mémoire des victimes. Lorsque les commémorations, les récits de souffrance ou les accusations de génocide deviennent des instruments de lutte politique, le risque est grand de voir la mémoire perdre sa fonction première, qui est de rendre justice aux victimes et de prévenir la répétition des crimes de masse. Dans un contexte aussi sensible que celui des Grands Lacs africains, la rigueur historique, la précision des mots et le respect des faits demeurent des exigences essentielles.
Mémoire collective et pouvoir : ce que disent les cadres théoriques
Les travaux de Maurice Halbwachs sur la mémoire collective, de Pierre Nora sur les lieux de mémoire, et les réflexions de Paul Ricœur sur les usages et les abus de la mémoire montrent un point commun : la mémoire n’est jamais un miroir neutre du passé. Elle est une construction sociale et politique. Elle implique toujours :la sélection des événements jugés dignes d’être retenus, la hiérarchisation des souffrances, la mise en récit (qui raconte quoi, dans quel ordre, avec quelles causes et quelles conséquences).
Dès lors, lorsqu’un État décide quelles tragédies commémorer, quelles victimes mettre en avant, et quelles responsabilités privilégier, il transforme la mémoire en instrument de légitimation. Ce mécanisme n’est pas propre à la RDC ; il est documenté dans l’histoire politique des sociétés sorties de violences massives. Mais dans un contexte où les responsabilités sont précisément l’objet de contestations, la tentation de produire un récit plus utile que vrai devient particulièrement risquée.
Les chiffres et la méthode : quand la preuve vacille sous l’émotion
Au cœur de la controverse se trouve la question de la quantification des victimes. Dans le débat public congolais, les estimations varient fortement selon les acteurs qui les formulent. Or, l’absence de méthodologie transparente alimente la suspicion : on ne sait pas toujours sur quelles données reposent les chiffres avancés, ni comment ils ont été établis, ni quelles marges d’erreur seraient acceptables, ni quelles enquêtes indépendantes auraient été mobilisées.
Ce point est décisif : la mémoire ne peut pas être fondée sur une émotion abstraite. L’émotion peut sensibiliser, mais elle ne remplace ni la documentation, ni les enquêtes, ni les procédures de vérification. Une politique mémorielle sérieuse devrait rendre explicite son rapport aux sources : données démographiques, archives, recensements, missions d’enquête, documentation des exactions, et critères d’inclusion des victimes.
Quand les chiffres deviennent des outils d’amplification rhétorique — formulés comme des certitudes sans démonstration surtout avec l’aide de L’IA — la mémoire perd sa solidité. Elle ne produit plus de vérité : elle produit de la propagande et de l’adhésion.
Diplomatie mémorielle : une stratégie d’influence qui comporte un risque moral
Dans une lecture inspirée des relations internationales, le « Génocost » peut être analysé comme une forme de diplomatie mémorielle : utiliser la mémoire historique comme ressource de légitimation et d’influence extérieure. Dans cette perspective, l’objectif ne serait pas de reconnaître des victimes, mais de positionner l’État congolais sur la scène internationale : susciter une solidarité, renforcer une posture diplomatique, structurer un récit national.
Cette stratégie peut sembler compréhensible : les traumatismes de masse demandent d’être visibles et non étouffés. Toutefois, dès lors que la diplomatie mémorielle se substitue aux exigences de rigueur — en particulier sur la qualification des crimes, la méthode des données, et l’impartialité de la reconnaissance — elle se transforme en contradiction éthique. Elle entretenir la confusion entre reconnaissance et auto-justification.
Universalisme des victimes et éthique de la reconnaissance
Une politique mémorielle soulève toujours une question morale : quelles victimes sont reconnues, et lesquelles demeurent invisibles ? Dans le débat congolais, des critiques soutiennent que certaines communautés ont subi des violences ciblées — surtout à l’est du pays — sans bénéficier d’une reconnaissance équivalente. L’enjeu dépasse la controverse politique : il engage la dignité des victimes.
L’est de la RDC est marqué par une pluralité de violences ayant affecté des communautés diverses. Des organisations internationales et des chercheurs ont documenté des exactions commises par une multiplicité d’acteurs armés contre différentes populations civiles.
Dans ce contexte, plusieurs analystes estiment que le discours officiel met davantage l’accent sur certaines catégories de victimes que sur d’autres. Ils soutiennent notamment que les violences subies par des communautés les plus visées telles que les Banyamulenge, les Tutsi congolais ou les Hema ne sont pas toujours intégrées avec la même visibilité dans le récit national.
Justice transitionnelle et pluralité des violences : incompatible avec la concurrence des mémoires
Les conflits prolongés produisent souvent des récits antagonistes, où chaque groupe cherche à se présenter comme la principale victime. Cette compétition mémorielle est incompatible avec les principes de la justice transitionnelle : reconnaissance impartiale, enquête, établissement des responsabilités individuelles, et prise en compte de toutes les victimes sans discrimination.
Dans cette logique, une politique mémorielle instrumentalisée entretient les fractures. À l’inverse, une mémoire fondée sur la vérité contribue — au moins potentiellement — à réduire les rancœurs, à sortir du déni et à construire un espace public de responsabilité.
Les limites d’une stratégie fondée sur la concurrence des mémoires
Les recherches en études mémorielles montrent qu’une diplomatie reposant principalement sur la comparaison des souffrances ou sur une concurrence des victimisations comporte plusieurs risques :
Premièrement, elle conduit à une polarisation accrue des récits historiques, chaque acteur cherchant à imposer sa propre mémoire comme la plus légitime. Deuxièmement, elle alimente des controverses sur les qualifications juridiques plutôt que de favoriser la recherche de responsabilités individuelles. Troisièmement, elle fragilise la crédibilité internationale d’une politique mémorielle lorsque les catégories employées ne correspondent pas aux définitions reconnues par le droit international.
La force d’une diplomatie de la mémoire réside moins dans l’intensité du discours que dans la qualité des preuves et la cohérence des analyses présentées.
Le « Génocost » au regard des expériences comparées des politiques mémorielles
Les politiques de mémoire constituent aujourd’hui un champ majeur de recherche en histoire, en sociologie politique et en droit international. Les travaux de Pierre Nora, Maurice Halbwachs et Paul Ricœur montrent que toute mémoire collective est une construction sociale et politique. La question fondamentale n’est donc pas de savoir si un État construit une mémoire nationale — tous les États le font — mais comment cette mémoire est construite, sur quelles bases factuelles et dans quel objectif.
L’analyse comparative révèle que les États confrontés à des violences de masse ont adopté des stratégies mémorielles très différentes, dont la légitimité dépend largement de leur rapport à la vérité historique, à la justice et à l’inclusion de toutes les victimes.
Le Rwanda : une mémoire adossée à une qualification juridique internationale
Le génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 constitue un cas singulier. Il ne repose pas uniquement sur un récit politique national. Sa qualification résulte de la Convention de 1948, de la jurisprudence du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et de nombreuses décisions judiciaires nationales et internationales.
Les politiques de commémoration, telles que Kwibuka, s’inscrivent dans un cadre où un crime international a été judiciairement reconnu. Elles visent, selon leurs promoteurs, à préserver la mémoire des victimes, à lutter contre le négationnisme et à prévenir la résurgence de l’idéologie génocidaire.
Cela n’exclut pas les débats sur la manière dont cette mémoire est administrée, mais son socle juridique est clairement établi.
Les cérémonies de Kwibuka, organisées chaque année au Rwanda pour commémorer le génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, sont un acte de mémoire, mais aussi une forme de résistance permanente à l’idéologie génocidaire. Leur objectif n’est pas seulement de se souvenir des victimes, mais également de prévenir la répétition de tels crimes.
La Bosnie-Herzégovine : la mémoire après Srebrenica
Le massacre de Srebrenica a été qualifié de génocide par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) puis par la Cour internationale de Justice. Là encore, la mémoire publique repose sur une reconnaissance judiciaire préalable.
Pourtant, malgré cette reconnaissance, les controverses mémorielles persistent. Certaines forces politiques continuent de contester cette qualification. Ce cas montre qu’une décision de justice ne met pas automatiquement fin aux conflits de mémoire, mais elle fournit un cadre normatif commun.
Le Cambodge : mémoire et justice tardive
Au Cambodge, les crimes commis sous le régime des Khmers rouges ont donné lieu à une reconnaissance judiciaire plusieurs décennies après les faits. Les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens ont établi les responsabilités de dirigeants du régime et reconnu plusieurs crimes internationaux.
Ce processus souligne que la mémoire gagne en crédibilité lorsqu’elle est accompagnée d’enquêtes indépendantes et de procédures judiciaires.
La République démocratique du Congo : une mémoire en quête de fondement
La situation congolaise est différente. Les violences documentées depuis les années 1990 sont nombreuses, complexes et impliquent une pluralité d’acteurs : groupes armés alliés au gouvernements, forces nationales, armées étrangères et milices locales.
Le Rapport Mapping des Nations unies (2010) a recensé des centaines d’incidents susceptibles de constituer des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et, dans certains cas, des faits qui pourraient, s’ils étaient établis devant une juridiction compétente, être qualifiés de génocide. Le rapport ne tranche toutefois pas cette question : il appelle à des enquêtes judiciaires approfondies.
Dans ce contexte, le « Génocost » apparaît comme une initiative politique de mémoire plutôt qu’une catégorie juridique. Le débat ne porte donc pas sur la réalité des souffrances congolaises, qui est largement documentée, mais sur le choix d’une terminologie qui n’est pas consacrée par le droit international.
Les risques d’une inflation mémorielle
Les recherches de Jacques Sémelin montrent que l’usage extensif du mot « génocide » peut produire un effet paradoxal. À force de qualifier des situations très diverses de « génocide », le concept perd sa précision analytique et juridique.
Cette inflation terminologique comporte plusieurs risques : banaliser la spécificité du crime de génocide tel que défini par le droit international ; créer une concurrence entre les mémoires, chaque groupe cherchant à faire reconnaître sa tragédie comme la plus grave ; et déplacer le débat du terrain des faits vers celui des récits politiques.
Dans un État aussi fragmenté que la RDC, une telle dynamique renforce les clivages plutôt que favoriser la réconciliation.
Le 5 août 2026
Paul Kabudogo Rugaba
