Ce que les FARDC et le FNDB pensent tout bas et n’osent pas dire tout haut
L’expérience vécue sur les Hauts-Plateaux a profondément marqué de nombreux militaires qui y ont été déployés. Après avoir découvert la rudesse du terrain, les conditions climatiques extrêmes, la complexité du conflit et l’écart entre le discours qui leur avait été présenté et la réalité qu’ils ont observée, beaucoup ne souhaitent plus y retourner. Pour eux, cette campagne militaire n’a plus l’image d’une mission brève ou d’une opération prometteuse, mais celle d’un engagement éprouvant, coûteux et aux objectifs sombres de plus en plus difficiles à comprendre. Cette réticence grandissante constitue un indicateur du malaise qui traverse les troupes engagées dans les Hauts-Plateaux et interroge la pertinence de la stratégie poursuivie dans cette région.
Pendant des années, les autorités de la République démocratique du Congo ont présenté Minembwe comme le cœur d’un prétendu projet de balkanisation et d’annexion au Rwanda. Cette narration a servi à justifier une militarisation massive des Hauts-Plateaux, la mobilisation des FARDC, l’intervention de l’armée burundaise (FDNB) et l’alliance avec diverses milices locales. Mais une fois sur le terrain, la réalité a progressivement fissuré ce discours.
Le premier choc est géographique. Minembwe n’est pas une localité frontalière. Située à plus de 200 kilomètres du Rwanda, elle ne constitue ni un corridor naturel d’invasion ni une tête de pont stratégique pour une annexion. Cette évidence soulève une question simple : si la priorité était réellement de protéger l’intégrité territoriale de la RDC contre une expansion rwandaise, pourquoi les plus importants renforts militaires ont-ils été dirigés vers Minembwe plutôt que vers les zones frontalières les plus exposées, comme Goma ou Bukavu, qui ont connu des avancées rebelles faciles?
Cette contradiction fragilise profondément le discours officiel. Elle conduit à s’interroger sur les véritables motivations de l’acharnement militaire contre les Hauts-Plateaux.
Une deuxième contradiction est encore plus dérangeante. De nombreux soldats affirment avoir été envoyés combattre ce qui leur était présenté comme une menace « rwandaise ». Pourtant, sur le terrain, ils découvrent des alliances ou des convergences d’intérêts avec les FDLR, un groupe armé composé uniquement de ressortissants rwandais et historiquement chargés d’un dossier lourd et honteux : le génocide des Tutsi au Rwanda de 1994. Pour beaucoup de militaires, cette situation brouille totalement les repères et remet en cause les justifications qui leur avaient été données avant leur déploiement.
Dès lors, une autre lecture du conflit s’impose pour de nombreux observateurs : le problème ne serait pas uniquement sécuritaire ou territorial, mais également identitaire. Aux yeux de nombreux observateurs avisés, les violences répétées dont la communauté banyamulenge est victime relèvent d’une logique de stigmatisation ethnique profondément enracinée. Ils estiment que leur appartenance tutsie continue d’alimenter des discours de suspicion, de rejet et d’exclusion qui dépassent largement le cadre militaire.
Cette réalité n’épargne pas les militaires congolais originaires de l’Est. Malgré leur serment de servir la République, beaucoup demeurent confrontés à une méfiance persistante. Leur patriotisme est régulièrement questionné, comme si leur origine suffisait à faire d’eux des citoyens sous surveillance. Ils servent un État qui sollicite leur loyauté sans toujours leur accorder une confiance équivalente.
Les promesses faites à ceux qui ont accepté de combattre dans les Hauts-Plateaux semblent, elles aussi, s’être heurtées à la réalité. Les rémunérations espérées tardent à se matérialiser. Quant aux perspectives d’enrichissement rapide qui ont pu circuler dans certains milieux, elles se sont révélées illusoires. Les Banyamulenge, confrontés depuis des années aux attaques armées, ont progressivement développé des mécanismes d’autodéfense qui rendent toute tentative de pillage particulièrement périlleuse.
À cela s’ajoute un environnement que peu de combattants avaient imaginé. Les Hauts-Plateaux ne sont pas un théâtre d’opérations ordinaire. Le relief accidenté, l’isolement, les longues distances, les pluies incessantes et des températures pouvant descendre sous zéro degré durant certaines nuits transforment chaque déploiement en une épreuve physique. Beaucoup découvrent que cette guerre est aussi une lutte contre la nature.
La stratégie de Kinshasa, largement fondée sur l’appui des groupes dits Wazalendo, montre également ses limites. L’hétérogénéité de ces groupes, les rivalités de commandement, les accusations d’exactions et les tensions récurrentes avec les forces régulières compliquent la conduite des opérations. Les désaccords avec certains chefs armés locaux illustrent les difficultés d’une coalition construite davantage sur des intérêts circonstanciels que sur une doctrine commune.
Pendant ce temps, les véritables bénéficiaires du conflit demeurent difficiles à identifier. Les populations civiles continuent de payer le prix le plus lourd : déplacements forcés, destruction des villages, perte des troupeaux, fermeture des écoles, insécurité alimentaire et traumatisme collectif. Chaque nouvelle offensive éloigne davantage la perspective d’une paix durable.
La mobilisation de la société civile partout à l’est de la RDC, notamment lors des manifestations du 18 juillet 2026, traduit cette lassitude. Les manifestants ont dénoncé les discours de haine, appelé à la fin du tribalisme et plaidé pour une protection égale de tous les citoyens, indépendamment de leur identité, refusé le changement de la constitution, refusé les sanctions injustes imposées par l’ONU contre les dirigeant de l’armée révolutionnaire. Au-delà des revendications communautaires, cette mobilisation pose une question fondamentale : un État peut-il durablement construire son unité nationale tout en laissant prospérer des discours qui désignent certains de ses citoyens comme des étrangers permanents ?
Le véritable défi de la RDC n’est peut-être pas de défendre Minembwe contre une menace extérieure hypothétique. Il est de reconstruire une citoyenneté où aucun Congolais ne serait suspect en raison de son origine, de sa langue ou de son appartenance ethnique. Tant que cette question restera sans réponse, les offensives militaires risquent de produire davantage de ruines que de stabilité.
L’histoire montre qu’aucune nation ne se consolide en désignant une partie de sa population comme l’ennemi intérieur. Lorsqu’un État transforme une communauté en bouc émissaire, il ne protège pas son unité : il fragilise son propre avenir. La paix dans les Hauts-Plateaux ne naîtra ni des bombardements ni des campagnes de propagande, mais de la reconnaissance de l’égalité de tous les citoyens devant la loi, de la justice pour les victimes et d’un dialogue qui affronte les causes profondes du conflit plutôt que d’en entretenir les illusions.
Le 29 juil. 26
Paul Kabudogo Ruga
