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Le deux poids, deux mesures dans la gestion des conflits des Grands Lacs : une faillite morale et une crise de crédibilité internationale

Dans la gestion contemporaine des conflits armés, une réalité s’impose avec une brutalité de plus en plus évidente : l’application sélective du droit international. Cette injustice systémique mine profondément la crédibilité des institutions censées garantir la paix, la sécurité et la protection des civils.

Les massacres, les crimes de guerre et les violations graves des droits humains sont, en principe, universellement condamnés. Mais dans la pratique, cette indignation est loin d’être constante. Elle fluctue selon les intérêts stratégiques, les alliances politiques et les considérations géopolitiques. Ainsi, certains crimes sont immédiatement dénoncés et sanctionnés, tandis que d’autres sont minimisés, relativisés, voire silencieusement tolérés.

Dans la région des Grands Lacs, cette hypocrisie est flagrante. Les populations civiles de l’Est de la République démocratique du Congo continuent de subir des violences massives orchestres par le gouvernement et ses alliés: déplacements forcés, massacres, destruction systématique de villages et asphyxie économique de communautés entières. Ces faits, pourtant documentés, ne semblent pas susciter une moindre indignation internationale.

Pendant ce temps, les préoccupations sécuritaires des États voisins — notamment le Rwanda et le Burundi — s’inscrivent dans un environnement régional complexe, marqué par la prolifération de groupes armés, des tensions historiques non résolues et des rivalités instrumentalisées. Chaque acteur invoque la légitime défense et des menaces existentielles pour justifier ses opérations, qu’elles soient défensives ou offensives.

Entre temps, on refuse au Rwanda toute action de sécurisation de ses frontières face à la menace persistante des FDLR, présentées depuis des décennies comme une force hostile opérant à proximité immédiate de son territoire. Mais dans le même temps, des interventions burundaises sont tolérées, voire tacitement légitimées, et facilitées sous prétexte de poursuite des Red-Tabara, alors même que ces opérations ont des conséquences dramatiques sur les populations civiles, notamment les Banyamulenge

Sur le terrain, les lignes sont délibérément brouillées par des alliances locales opaques et mouvantes. Certains groupes armés, y compris des composantes du Wazalendo, sont accusés de coopérer avec des forces étrangères, notamment burundaises, ainsi qu’avec les FDLR. Pourtant, ce ne sont pas ces acteurs qui paient le prix le plus lourd : les représailles et les violences s’abattent sur des civils banyamulenge, sans lien avec ces dynamiques militaires.

Et malgré la gravité de ces faits, cela ne semble jamais suffire à éveiller une véritable réaction de la communauté internationale, dont le silence face aux victimes devient de plus en plus difficile à justifier

Mais la question fondamentale demeure — et elle est soigneusement contournée par la communauté internationale : où s’arrête la légitime défense et où commence la violation du droit international ?

Ailleurs, partout dans le monde, le même argument est invoqué. L’Ukraine est ravagée depuis des années, Gaza a été dévastée en un temps record, le Liban et l’Iran subissent des pressions et des frappes qui les fragilisent profondément. Cuba continue de vivre sous embargo, tandis que le Venezuela est étranglé politiquement et économiquement. À chaque fois, la même justification revient : la réponse à une prétendue « menace existentielle ».

Mais à force d’être brandie pour tout et son contraire, cette notion finit par perdre tout sens — et devient un alibi commode pour des actions qui échappent de plus en plus au cadre du droit international.

Et surtout, pourquoi les principes fondamentaux de souveraineté, de protection des civils et de proportionnalité sont-ils appliqués de manière aussi incohérente ?

Cette asymétrie flagrante dans l’analyse et la réponse internationale n’est pas une simple erreur d’appréciation. C’est une crise de crédibilité profonde. Elle donne l’impression insupportable que certaines vies humaines comptent moins que d’autres, et que certains crimes deviennent acceptables lorsqu’ils sont commis ou soutenus par des acteurs jugés « utiles » ou « stratégiques ».

Une telle réalité ne fragilise pas seulement la confiance envers les mécanismes internationaux de régulation des conflits. Elle détruit progressivement l’idée même de justice internationale et nourrit un sentiment d’impunité généralisée, qui alimente à son tour la perpétuation des violences.

Il est donc urgent de dénoncer cette dérive et de refonder l’approche internationale des crises sécuritaires. Non pas sur des déclarations de principe ou des accords sans effet, mais sur une application rigoureuse, cohérente et non sélective du droit international humanitaire.

Car lorsque la justice devient un instrument à géométrie variable, elle n’est plus justice et cesse d’être un rempart contre la guerre pour devenir un facteur de domination et d’instabilité. Et dans ce contexte, ce ne sont plus seulement les États qui perdent leur légitimité, mais l’ensemble de l’ordre international censé protéger les populations.

L’histoire est sans ambiguïté : l’inaction face aux alertes répétées, la banalisation des violences et le silence complice face aux souffrances civiles ne produisent jamais la paix. Ils produisent des cycles de guerre prolongés, où les populations civiles restent les premières victimes et les premières oubliées.

Il est temps de rompre avec cette hypocrisie. De refuser le confort des lectures sélectives. Et de replacer, enfin, la protection des civils et l’égalité devant le droit au centre de toute action internationale. Sans cela, les discours sur la paix ne seront rien d’autre que des masques diplomatiques posés sur une réalité de violence tolérée.

Le 3 mai 2026

Paul Kabudogo Rugaba

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