Ce dimanche 3 mai 2026 restera gravé comme une nouvelle page sombre dans l’histoire déjà tourmentée de l’Est de la République démocratique du Congo. Aux environs de 01h30, la localité de Rushoga, en territoire de Masisi, a été le théâtre d’une infiltration menée par les forces coalisées du régime de Kinshasa. Une opération qui, loin de toute logique militaire conventionnelle, s’est distinguée par un ciblage direct des civils et de leurs moyens subsistance.


Plus de 56 têtes de bétail ont été abattues, mutilées ou laissées à l’agonie. Ce détail, loin d’être anecdotique, révèle une stratégie bien connue : frapper non seulement les corps, mais aussi les économies locales, détruire les fondements mêmes de la survie des communautés. Dans une région où l’élevage constitue l’ossature de la vie sociale et économique, s’attaquer au bétail revient à condamner des familles entières à la famine, à l’exil ou à la dépendance humanitaire.
Quelques heures plus tard, cette logique de terreur s’est intensifiée avec l’usage de drones de combat de type CH-4. À 11h53 et 14h40, les zones densément peuplées de Lumbishi ont été bombardées. À 13h20, c’est la localité de Rutare, en territoire de Kalehe, qui a subi le même sort. Ces frappes aériennes, menées sans distinction claire entre cibles militaires et civiles, ont provoqué la destruction de biens, semé la panique et entraîné des déplacements massifs de populations.
Ce recours à des technologies militaires avancées contre des zones habitées pose une question fondamentale : à quel moment un État cesse-t-il de protéger ses citoyens pour devenir lui-même une source d’insécurité majeure ? L’utilisation de drones dans ces conditions ne traduit pas une montée en puissance stratégique, mais plutôt une dérive inquiétante vers une guerre asymétrique dirigée contre des populations vulnérables.
Le Sud-Kivu, notamment les hauts plateaux des Banyamulenge, n’a pas été épargné. À Kalingi, Mikenke et Gakenke, le même scénario s’est répété : survols de drones, largage de bombes, terreur généralisée. Là encore, aucune justification militaire crédible ne semble pouvoir expliquer le choix de ces cibles.
Parallèlement aux bombardements, les exactions au sol se poursuivent. Dans les localités connues sous le nom d’Indondo, des vaches ont été pillées par une coalition comprenant les FARDC, les FDNB et les groupes Wazalendo. Deux jours auparavant, une tentative similaire avait été signalée vers Rugezi, au sud de Minembwe. Le pillage systématique du bétail apparaît désormais comme une composante centrale de cette guerre, renforçant l’idée d’une stratégie d’asphyxie économique.
Mais au-delà des violences physiques, c’est aussi sur le terrain psychologique et politique que se joue cette crise. À Bibogobogo, un épisode révélateur s’est produit : une délégation conduite par Jacques Bigirumwami, se présentant comme conseiller du président, accompagnée de responsables militaires et de William Yakutumba, figure controversée des groupes armés, a imposé un meeting à la population, allant jusqu’à empêcher les habitants de se rendre à la prière. 
Ce qui devait être une opération de communication s’est transformé en confrontation directe avec une population déterminée à faire entendre sa vérité. Les habitants ont dénoncé sans détour le rôle de Yakutumba, perçu comme une menace existentielle. Face aux tentatives de mise en accusation des Banyamulenge, ces derniers ont opposé un discours clair : ils rejettent les accusations de violences offensives et revendiquent des actions limitées à la légitime défense.
Dans une allocution aux accents menaçants, Jacques a déclaré avoir « invité » l’auto-défense Twirwaneho à rejoindre les Wazalendo — leurs ennemis de toujours — avant d’annoncer, sans détour, que leur refus signerait leur condamnation : ils seront combattus et anéantis. Une injonction paradoxale, presque cynique, qui révèle une logique où l’on exige la soumission à ses propres bourreaux sous peine de destruction.
Cette posture n’est pas sans rappeler les contradictions flagrantes de l’État congolais. En 2020, lors d’un conseil des ministres, tous les groupes armés avaient été reconnus, à l’exception notable de Twirwaneho. Une exclusion restée sans justification officielle, mais dont les raisons semblent transparentes : une question d’identité, de faciès, de ce qui dérange dans leur simple existence. Plus troublant encore, le président Félix Tshisekedi avait lui-même fermé la porte à toute intégration future en déclarant qu’il n’y aurait plus jamais de mixage ni de brassage, et qu’aucun « visage étranger (= tutsi) » ne serait toléré au sein des FARDC. Dès lors, comment exiger aujourd’hui ce qui a été politiquement et publiquement rejeté hier ?
Face à cette incohérence, la réponse de la population a été d’une clarté désarmante : si la paix est réellement l’objectif, qu’on cesse de bombarder, de piller et d’attaquer. Qu’on arrête surtout de travestir la violence en discours de pacification. Car à force de contradictions, le message officiel ne convainc plus — il accuse
L’évocation du massacre de Makobola par les représentants officiels a, elle aussi, suscité une réponse cinglante : pour la population, ces crimes relèvent de la responsabilité de l’État et de ses forces, et ne peuvent être imputés à leur communauté. Acculé par ces vérités difficiles à contourner, le discours officiel a finalement glissé vers un appel à la réconciliation — un changement de ton révélateur d’un malaise profond.
Cependant, les propos de William Yakutumba, mettant en garde les Banyamulenge contre tout déplacement vers Baraka, ont rapidement dissipé toute illusion d’apaisement. Derrière les mots de réconciliation se cache une réalité bien plus brutale : celle d’un rapport de force, d’une domination imposée et d’une insécurité persistante.
Ce qui se joue aujourd’hui dans l’Est de la RDC dépasse le simple cadre de conflits locaux. Il s’agit d’une crise multidimensionnelle où se mêlent enjeux identitaires, stratégies militaires controversées et faillite de l’autorité étatique. Tant que les civils continueront d’être pris pour cibles — directement ou indirectement — toute perspective de paix restera illusoire.
La question n’est plus seulement de savoir qui contrôle ces territoires, mais à quel prix humain cette domination s’exerce. Et surtout, combien de temps encore la communauté internationale détournera le regard face à une réalité qui, jour après jour, s’apparente davantage à une politique de terreur qu’à une opération de stabilisation.
Le 3 mai 2026
Paul Kabudogo Rugaba

