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Hauts-Plateaux : une population abandonnée, une guerre qui interroge la conscience du monde

La reprise du contrôle du pont Zéro par les forces révolutionnaires constitue un tournant militaire dont les conséquences dépassent largement la seule dimension stratégique. Au-delà de la perte d’un point de passage important, un constat s’impose : la coalition formée par les FARDC, les forces burundaises (FDNB), les FDLR, les groupes Wazalendo et d’autres forces alliées semble aujourd’hui réorienter ses priorités militaires. Cette évolution soulève une question fondamentale : quel est, en réalité, l’objectif poursuivi depuis le début de cette guerre ?

Pendant des mois, le discours officiel de Kinshasa a présenté cette campagne comme une guerre de libération nationale destinée à restaurer l’intégrité territoriale de la République démocratique du Congo. Pourtant, une lecture attentive de l’évolution des opérations militaires conduit certains observateurs à une interrogation bouleversante. Si la reconquête du territoire constituait réellement la priorité absolue, comment expliquer que plusieurs centres urbains majeurs aient changé de contrôle avec relativement peu de combats, tandis que les opérations les plus longues, les plus destructrices et les plus intensives se concentrent depuis près d’une décennie sur les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, où vit principalement la communauté banyamulenge ?

Cette interrogation ne peut plus être éludée. De Bunagana à d’autres localités stratégiques, des positions majeures ont été perdues au fil des offensives rebelles, alors même que le gouvernement concentrait une part importante de son dispositif sécuritaire autour des zones habitées par les populations tutsies. Ce contraste est saisissant : là où certaines villes ont changé de contrôle avec relativement peu de résistance, les Hauts-Plateaux ont, eux, subi un acharnement militaire prolongé, destructeur et disproportionné.

Lorsque Bukavu est passée sous contrôle des forces rebelles, les combats urbains redoutés n’ont pas eu lieu. À Uvira également.  Le retrait des forces révolutionnaires est intervenu sous l’effet des pressions diplomatiques internationales, et non à la suite d’une victoire militaire décisive de la coalition gouvernementale. Pourquoi, dès lors, l’intensité de la guerre semblait-elle se concentrer avec une telle persistance sur les Hauts-Plateaux et de manière sélective, les villages de banyamulenge ?

Cette séquence suscite une remise en question et pousse à une accusation grave : celle d’une campagne qui dépasse la seule logique de reconquête territoriale pour viser, de manière systématique, des populations identifiées à leur appartenance tutsie, en particulier les Banyamulenge. En un mot : « un génocide contre cette communauté ».   Des massacre systématiques, de villages détruits, des déplacements massifs, du blocus total, une asphyxie économique, de massacres et pillages du bétail, des moyens militaires lourds employés contre des zones civiles (drones et bombardement intensifs), une population privée d’assistance et de protection, l’empêchement de la couverture médiatique : autant d’éléments qui, pour de nombreux observateurs, exigent une enquête internationale indépendante. Que la communauté internationale hésite à reconnaître juridiquement ces faits ne les rend pas moins génocidaire; cette hésitation ne saurait tenir lieu de réponse face à des indices qui appellent une évaluation rigoureuse, impartiale et urgente.

Au-delà des intérêts miniers, des rivalités géopolitiques et des discours sur la souveraineté nationale qui défraye la chronique internationale, une question demeure : quelle est la véritable priorité du régime de Kinshasa ? À la lumière de la concentration des opérations militaires, de la destruction systématique des villages banyamulenge et des déplacements massifs de populations, il va de soi de conclure que la cible principale de cette guerre n’est pas une rébellion armée, ou la reconquête du territoire, mais l’élimination ou l’expulsion durable de la présence banyamulenge des Hauts-Plateaux.

Pour la communauté banyamulenge, cette guerre n’est pas perçue comme une opération menée contre une rébellion armée. Selon cette lecture, la rébellion est apparue après plusieurs années de violences, d’attaques et de persécutions qu’elle attribue au pouvoir central et à ses alliés. Autrement dit, elle est considérée non comme la cause du conflit, mais comme l’une de ses conséquences. Dès lors, la guerre est vécue comme une campagne dirigée contre une population civile en raison de son identité ethnique, bien au-delà de la seule lutte contre des groupes armés. Aux yeux de nombreux observateurs, la frontière entre combattants et civils s’est progressivement effacée : villages, familles, moyens de subsistance et infrastructures civiles sont devenus des cibles de la violence. Voilà un des arguments irréfutables des accusations de persécution ciblée, voire d’épuration ethnique, formulées par la communauté banyamulenge, dont les conséquences humaines sont aujourd’hui visibles sur l’ensemble des Hauts-Plateaux.

Les quinze derniers mois ont marqué le point culminant de cette tragédie. La destruction systématique des moyens de subsistance a plongé la population dans une misère extrême. À Minembwe, pour ne citer qu’un exemple, un kilogramme de sel atteignait jusqu’à 150 000 francs congolais, contre environ 1 000 francs dans le reste du pays. Ce chiffre illustre à lui seul l’effondrement de toute économie locale. Mais même lorsqu’une famille parvenait, au prix d’immenses sacrifices, à réunir une telle somme, encore fallait-il trouver la marchandise. Les étals étaient désespérément vides, les circuits d’approvisionnement totalement interrompus. Les marchés, autrefois lieux de vie et d’échanges, étaient devenus des espaces fantomatiques, silencieux, où seuls les corbeaux semblaient encore trouver leur place.

Alors que certaines positions militaires, notamment à Kanguli, Nakiheli ou Kabembwe, sont progressivement abandonnées sans affrontements majeurs, les avions militaires continuent de sillonner le ciel de Minembwe. Pour les habitants, ces survols ne sont pas interprétés comme les préparatifs d’une opération destinée à reprendre un territoire stratégique, mais comme les signes annonciateurs de nouveaux bombardements. Cette peur permanente prolonge un climat de terreur qui empêche toute perspective de retour durable à la normale.

Dans un élan mêlé d’espoir et de résignation, les familles qui avaient trouvé refuge à Madegu commencent timidement à regagner leurs villages de Bidedu, Karongi, Gakenke, Karingi, Rubemba et d’autres localités des Hauts-Plateaux. Ce qu’elles retrouvent dépassées souvent l’entendement : des maisons réduites à l’état de ruines, des greniers incendiés, des récoltes anéanties, des villages transformés en champs d’engins explosifs, sans écoles, sans centres de santé, sans aucune infrastructure fonctionnelle.

Les survivants dorment à la belle étoile, sans couvertures ni sheetings, sans nourriture suffisante, sans médicaments, sans eau potable et sans la moindre protection. Ils survivent aujourd’hui parce que la saison sèche leur offre encore un fragile répit. Mais une question hante toutes les familles : que deviendront ces milliers de personnes lorsque reviendra la saison des pluies ? Sans abris, sans assistance humanitaire et sans reconstruction, les intempéries risquent d’ajouter une nouvelle catastrophe à une crise déjà dévastatrice. Ce qui menace désormais cette population n’est plus seulement la guerre, mais aussi la faim, les maladies et l’abandon.

La catastrophe humanitaire est pourtant largement absente des grandes priorités internationales. Les organisations humanitaires invoquent régulièrement des contraintes sécuritaires ou administratives, expliquant que leurs interventions nécessitent des autorisations des autorités congolaises qui ‘arriveront au calende grec. Le résultat est dramatique : une population civile reste privée de l’assistance à laquelle elle devrait pourtant avoir droit en vertu du droit international humanitaire.

Cette situation pose également la question du rôle des Nations unies. Les rapports récents publiés par les experts onusiens sont perçus par une partie importante des populations concernées comme reflétant principalement la lecture du gouvernement congolais du conflit. Les sanctions internationales annoncées visent essentiellement le M23 et le MRDP ainsi que leurs structures politiques ou militaires, tandis que les accusations portant sur les violations imputées aux forces gouvernementales ou à leurs alliés sont jugées insuffisamment documentées et sciemment omis et jamais suivies d’effets.

Au-delà du contenu même de ces rapports, c’est surtout la méthodologie qui suscite les critiques. Beaucoup s’interrogent sur le fait que les Hauts-Plateaux, pourtant au cœur d’une crise humanitaire majeure, aient reçu relativement peu ou presque pas de missions d’enquête indépendantes. L’ONU ne peut plus se réfugier derrière des rapports rédigés à distance. Tant que ses experts n’iront pas constater eux-mêmes l’état des Hauts-Plateaux, leurs conclusions continueront d’être contestées. Une évaluation directe des destructions, des déplacements forcés de populations et des conditions de vie des civils permettrait pourtant de disposer d’un tableau plus complet et plus équilibré de la situation.

Cette absence de présence internationale suscite un profond sentiment d’abandon. Elle nourrit également les accusations de partialité adressées aux institutions internationales, accusées de privilégier une lecture politique du conflit au détriment d’une analyse fondée sur les réalités vécues par les populations civiles.

Plus largement, cette crise révèle une contradiction inquiétante. Alors que les Nations unies affirment défendre les principes de protection des civils, de prévention des atrocités de masse et de lutte contre les discriminations ethniques, leur capacité à documenter de manière équilibrée toutes les violations alléguées est aujourd’hui sérieusement remise en question par une partie des acteurs concernés.

Les Hauts-Plateaux ne demandent pas des déclarations de circonstance. Ils réclament des enquêtes indépendantes, un accès humanitaire sans entraves, une protection effective des populations civiles et une application impartiale du droit international. Sans cela, les institutions internationales sont   perçues non comme des arbitres crédibles, mais comme des complices spectateurs d’une tragédie qu’elles n’ont pas voulue ni empêcher ni véritablement chercher à comprendre.

L’histoire jugera non seulement ceux qui auront commis les violences, mais aussi ceux qui, par leur silence et leur complicité tacite, leur inaction ou leur manque de volonté à enquêter de manière impartiale, auront laissé une population entière sombrer dans un génocide qui ne dit pas son nom.

Le 23 juil. 26

Paul Kabudogo Rugaba

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