Une communauté longtemps méconnue

Les Banyamulenge sont restés pendant longtemps dans l’anonymat, à la fois ignorants et ignorés. Ignorés par leurs frères de race du Burundi et du Rwanda, mais aussi par leurs compatriotes y compris leurs frères du Nord-Kivu. Cette méconnaissance mutuelle a nourri de nombreuses hypothèses au moment des retrouvailles. Malheureusement, beaucoup de ces hypothèses sont le fruit d’une imagination naïve, influencée par des sentiments contemporains projetés rétroactivement sur le passé. À force d’être répétées, ces idées ont fini par acquérir le statut d’« histoire », bien qu’elles reposent rarement sur des faits vérifiables.
On a, par exemple, souvent transposé à tort l’histoire du Rwanda à celle des Banyamulenge, sans tenir compte des décalages historiques, confondant ainsi les faits anciens et récents, comme s’ils constituaient une expérience vécue en commun. Or, si les Banyamulenge partagent une certaine histoire avec les Banyarwanda ou les Barundi, cela ne concerne que la période précédant leur installation au-delà de la rivière Rusizi — bien avant la formation de l’État congolais tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Contre une lecture à rebours de l’histoire
Dans l’effort d’élucider les origines de la présence des Banyamulenge sur le territoire congolais, plusieurs auteurs et chercheurs ont, au fil du temps, avancé diverses hypothèses explicatives, souvent teintées de présupposés anachroniques. Parmi ces hypothèses figurent des récits migratoires invoquant la guerre, la famine ou encore la fuite devant des systèmes fiscaux oppressifs. Ces narrations, bien qu’érudites en apparence, reposent sur une logique inversée qui postule, de manière implicite, que les Banyamulenge ne se seraient installés sur les Hauts Plateaux du Sud-Kivu qu’après la formation de l’État congolais dans ses frontières modernes — soit après la Conférence de Berlin de 1885 et la reconnaissance de l’État indépendant du Congo sous Léopold II.
Certains chercheurs attribuent cette migration à la conquête militaire du roi Kigeri IV Rwabugiri du Rwanda (règne : 1853–1895), dont les campagnes expansionnistes auraient poussé des populations tutsi à chercher refuge au sud-ouest, dans les hautes terres de l’actuel Sud-Kivu. D’autres invoquent la grande famine de Ruzagayura (1943–1944), survenue sous l’administration coloniale belge dans le Ruanda-Urundi, famine qui aurait provoqué un exode massif vers les territoires voisins, y compris le Congo belge. Une autre explication avancée fait référence à la prétendue fuite d’un régime fiscal jugé excessif sous le règne de Yuhi IV Gahindiro (vers 1797–1802), roi du Rwanda.
Or, toutes ces hypothèses ne trouvent guère d’écho dans les traditions orales des Banyamulenge eux-mêmes, qui constituent pourtant un réservoir précieux de mémoire historique. Leur silence sur ces épisodes interroge la véracité ou la pertinence d’une telle interprétation.
A part l’explication de la fuite d’un régime fiscal sous Yuhi IV Gahindiro, ce faisceau d’hypothèses partage une même faiblesse méthodologique : celle de projeter des événements postérieurs ou extérieurs sur une réalité plus ancienne et autochtone. En effet, de nombreux travaux historiques, notamment ceux de Jean-Claude Willame, Jan Vansina ou même René Lemarchand, suggèrent que des communautés de pasteurs tutsi — que l’on appelle aujourd’hui Banyamulenge — étaient déjà établies sur les Hauts Plateaux bien avant la colonisation effective et la délimitation officielle des frontières. Leur présence ne peut donc être réduite à un épisode migratoire circonstanciel, mais s’inscrit dans une historicité régionale antérieure à l’État congolais lui-même.
À cette erreur d’analyse s’ajoute une confusion d’ordre linguistique et conceptuel. Il est fréquent d’entendre que les Banyamulenge seraient « venus du Rwanda » pour s’installer en République Démocratique du Congo, comme s’ils avaient franchi une frontière nationale dans le sens juridique et politique du terme. Cette affirmation, souvent répétée dans les discours médiatiques et politiques, suppose l’existence d’États-nations dotés de frontières fixes et reconnues, ce qui ne correspond nullement à la réalité historique précoloniale de la région.
Il importe de rappeler avec précision que les Banyamulenge vivaient déjà au-delà de la rivière Ruzizi bien avant que les entités politiques actuelles ne portent les noms qui leur sont aujourd’hui familiers : avant que le Rwanda ne soit désigné comme tel, que le Congo ne soit formé, et que le Burundi n’assume son appellation moderne. L’histoire les a souvent désignés à travers des appellations qui ne leur appartenaient pas, reflet d’une infirmité du langage plus que d’une vérité de leur être. Toutefois, cette distorsion lexicale ne saurait être interprétée comme une négation des liens sociaux, culturels et ethniques qui les rattachent aux communautés environnantes.
Avant l’intervention coloniale européenne — notamment l’acte de Berlin de 1885 et les accords germano-belges de 1910 qui redessinèrent arbitrairement les territoires entre le Congo belge, le Ruanda-Urundi allemand, et plus tard belge — les espaces s’organisaient selon des logiques socio-politiques souples, fondées sur des allégeances à des chefferies, des royaumes ou des réseaux d’échanges. Les notions modernes de citoyenneté, de nationalité ou de frontière n’avaient pas de sens dans cet univers mobile. On traversait des rivières, non des frontières ; on passait d’un pâturage à un autre, non d’un pays à un autre.
Dans cette perspective, les déplacements des Banyamulenge — qu’il s’agisse de transhumance saisonnière, d’expansion pastorale, de repli stratégique ou de circulation sociale — ne peuvent être assimilés à des mouvements migratoires contemporains entre États souverains. Ils relèvent plutôt d’une dynamique endogène à l’espace régional des hauts plateaux, au sein duquel les Banyamulenge se sont progressivement enracinés bien avant que l’entité appelée « République démocratique du Congo » ne voie le jour.
Pourtant, cette réalité historique est délibérément ignorée ou réinterprétée dans certains discours identitaires modernes, en particulier ceux qui instrumentalisent la notion de congolité. Utilisée comme un outil d’exclusion politique et sociale, cette idéologie tend à délégitimer certaines communautés en leur niant une appartenance nationale sur la base de critères culturels, linguistiques ou phénotypiques. Elle fait abstraction de l’histoire mouvante des populations et du caractère arbitraire des frontières héritées de la colonisation. Loin de servir l’unité nationale, cette vision ethno-nationaliste alimente les tensions, ravive les fractures du passé et compromet la reconnaissance d’un pluralisme pourtant constitutif du tissu social congolais.
Ainsi, affirmer que les Banyamulenge « viennent d’ailleurs » relève non seulement d’un contresens historique, mais aussi d’un geste politique : celui de l’exclusion par l’effacement. C’est là une forme de négationnisme historique qui travestit les mobilités anciennes en illégitimité contemporaine, et qui transforme la mémoire collective en instrument d’amnésie sélective.
Pâturages et pérégrinations : itinéraires pastoraux des Banyamulenge dans l’espace inter lacustre
Parmi les hypothèses avancées pour expliquer les déplacements historiques des Banyamulenge vers les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, la plus cohérente avec les traditions orales, les dynamiques écologiques et les modes de vie attestés demeure celle de la transhumance pastorale. Constituée d’éleveurs semi-nomades, cette communauté — à l’image d’autres groupes tutsi de la région inter lacustre — a structuré son existence autour du bétail : source de richesse, de mobilité, de statut social, mais aussi d’enracinement territorial.
Ainsi, l’expansion vers des zones inhabitées ou faiblement peuplées s’inscrit dans un processus naturel de recherche de pâturages, sous l’effet de la croissance démographique, de la pression sur les ressources ou de rivalités internes. Cette dynamique n’est ni exceptionnelle ni propre aux Banyamulenge : elle s’observe dans l’ensemble du monde pastoral d’Afrique de l’Est et centrale.
La tradition orale, précieuse mémoire d’un peuple marginalisé, conserve néanmoins les vestiges de ces itinéraires oubliés. Elle rapporte que la plaine de la Ruzizi, ainsi que le mont Nyangezi, constituaient des zones de transhumance pour les éleveurs les plus audacieux. La traversée de la rivière Rusizi, frontière naturelle actuelle marquant les confins orientaux du Congo, n’était pas entreprise à la légère. Ceux qui s’y risquaient devaient affronter une faune redoutable, notamment des crocodiles, mais surtout la malaria, dont la virulence dans la plaine faisait de cette terre un véritable défi pour la survie.
Les premières familles qui tentèrent de s’établir durablement à Bwegera, dans la plaine de la Ruzizi, y ont viré rapidement leur tentative compromise par cette maladie endémique. Après quelques décennies seulement, elles furent contraintes à la fuite, emportant avec elles l’amertume de cet enracinement avorté. Cette expérience souligne le paradoxe du destin banyamulenge : un peuple à la fois présent sur le sol congolais depuis des générations, mais sans cesse confronté à l’hostilité de l’environnement — naturel, social ou politique —
Bien que contraints de retourner de l’autre côté de la rive de la Rusizi, les transhumances saisonnières intermittentes ont néanmoins continué. Ce n’est que plus tard que d’autres tentatives de retour durable ont été entreprises.
Des migrations fluides et enracinées : le cas des Banyamulenge à Kivuruga et Kakamba
Par infirmité du langage ou par simplification excessive, les mouvements migratoires sont parfois présentés comme des trajectoires linéaires, planifiées et exécutées en un temps court, comme si les groupes humains s’étaient déplacés d’un point A à un point B selon un itinéraire fixé à l’avance. Cette représentation ne rend pas justice à la réalité des dynamiques migratoires des Banyamulenge.
Dans le cas particulier de leur établissement à Kivuruga et Kakamba,ainsi que dans les Hauts-Plateaux de l’actuelle République Démocratique du Congo, la migration ne s’est pas opérée comme une rupture brutale ou un exode massif, mais plutôt comme un processus graduel, organique et réversible. Arrivés dans ces régions, les Banyamulenge s’établissaient sur une colline donnée, parfois pendant plusieurs années. Il n’était pas rare que des familles entières changent de colline selon les besoins, les opportunités pastorales ou les dynamiques familiales internes. La transhumance, pilier de leur mode de vie, continuait à se pratiquer dans les zones environnantes, permettant une exploration constante de nouveaux pâturages.
Cette mobilité n’excluait pas la permanence. Des générations naquirent sur ces collines, y grandirent, et à leur tour, y donnèrent naissance à d’autres. Il ne s’agissait pas d’un séjour temporaire, mais d’un ancrage progressif, dans lequel la frontière entre le déplacement et l’établissement devenait floue. Par ailleurs, ce mouvement ne signifiait pas une rupture avec les territoires d’origine, notamment le Kinyaga. Une partie des familles y était restée, et ceux qui le souhaitaient pouvaient encore rebrousser chemin pour y retrouver leurs proches. Cette porosité territoriale était une caractéristique essentielle de leur mode d’existence.
Tentatives d’installation définitive : le cas de Serugabika selon la tradition orale
Selon la tradition orale recueillie et retranscrite par Mutambo Joseph dans son ouvrage, l’une des premières figures à initier une tentative sérieuse d’installation durable dans la plaine de la Rusizi fut Serugabika, ancêtre éponyme du groupe des Abagabika. À une époque marquée par les transhumances saisonnières et les déplacements intermittents, son initiative revêt un caractère pionnier. Contrairement à ses prédécesseurs, Serugabika ne se contenta pas de passages temporaires : il entreprit de s’établir avec sa famille — alors déjà nombreuse — dans un espace géographique stratégique, situé à proximité de la rivière Luvubu, qui sépare les localités actuelles de Luvungi et Bwegera.
L’installation dans cette plaine fertile semble avoir été fructueuse pendant plusieurs années. La tradition évoque une période de stabilité et de prospérité. Cette relative sédentarité marque une étape importante dans l’histoire des mouvements de peuplement des Banyamulenge dans la plaine de la Rusizi.
Cependant, cette dynamique fut brutalement interrompue après quelques décennies par une épidémie dévastatrice. Le fléau, dont la nature exacte reste inconnue, décima une grande partie de sa communauté installée et contraignit les survivants à abandonner les lieux. C’est probablement la malaria, endémique dans les basses terres, et probablement la tuberculose bovine sont un fléau contre lequel aucune communauté pastorale de l’époque ne pouvait durablement résister. Ce traumatisme collectif força Serugabika et les siens à se replier vers Runingu, plus au sud, dans une zone jugée plus sûre à l’époque.
Ce n’est qu’après ce repli temporaire que Serugabika rejoindra finalement Mulenge, région des Hauts Plateaux, où d’autres groupes apparentés venaient de s’installer. Cette migration, bien que provoquée par une catastrophe sanitaire, s’inscrit dans un mouvement plus large de peuplement et de redéploiement territorial qui a façonné la présence historique des Banyamulenge dans la région.
Rugira et les origines de Kivuruga : de la transhumance à l’enracinement
La tradition orale rapporte qu’un homme du nom de Kidebege, privé de descendance masculine, s’adressa à son frère aîné Sinzira afin que celui-ci lui cède un fils. Cette pratique, encore vivace parmi les Banyamulenge, repose sur des formes de solidarité lignagère profondément ancrées : lorsqu’un frère est sans fils, on peut lui en confier un, soit comme umushumba (enfant d’aide), soit, dans les cas extrêmes, comme umuragwa (héritier).
Ainsi, Rugira, fils de Sinzira, fut donné à Kidebege, son oncle paternel. Il y grandit, élevé comme son propre enfant, accomplissant dès l’enfance les tâches nécessaires à la survie du foyer. Mais le destin fut cruel : Kidebege mourut prématurément, sans avoir eu d’héritier biologique, et avant que Rugira ne soit officiellement reconnu comme son successeur.
Selon la coutume, les frères du défunt se partagèrent alors l’héritage de Kidebege. Rugira, encore jeune, n’avait aucun droit légal sur les biens de celui qu’il considérait pourtant comme son père. L’injustice de cette situation le frappa durement. Il avait servi son oncle avec loyauté, depuis ses jeunes années. Ce patrimoine, pensait-il, devait lui revenir.
Ne trouvant ni reconnaissance ni réparation, Rugira décida de partir. Il prit avec lui le troupeau de Kidebege — qu’il estimait légitimement sien — et entreprit une transhumance solitaire vers les prairies de Kivuruga. Ce voyage, qui devait être temporaire, se prolongea au fil des saisons : gukumira, comme on dit, c’est-à-dire prolonger volontairement la transhumance, devint une forme de résistance silencieuse, mais aussi de quête d’émancipation.
Rugira s’établit durablement à Kivuruga, y fonda un foyer, se maria et prospéra. Ce qui avait commencé comme une errance devint ainsi une installation définitive, inaugurant une nouvelle lignée sur ces terres. C’est dans ces plaine aride qu’allait germer une histoire familiale, du clans Abasinzira.
Rugira, figure ancestrale, donna naissance à sept fils, devenus plus tard les patriarches des sous-clans Abasinzira : Kayira, Nkubana, Murihano, Mucundambega, Nyamukabakaba, Musanganya et Gishuri. Ils s’installèrent à Kakamba avant de continuer vers les montagnes.
L’Ascension vers les Hauteurs : la Naissance d’un Foyer
Dans les replis escarpés de l’histoire migratoire des Banyamulenge, l’ascension vers les hauts plateaux marque une étape cruciale — à la fois stratégique, écologique, et hautement symbolique. Après plusieurs tentatives d’installation dans les zones plus basses du Sud-Kivu — notamment à Bwegera et Kivuruga (implantations avortées évoquées précédemment), puis plus tard à Kakamba, près de Kamanyola — la dure réalité des plaines s’imposa. Dans la vallée de la Rusizi, où les températures peuvent avoisiner les 40°C, les conditions de vie devenaient rapidement intenables.
Face à cette menace invisible mais constante — chaleur excessive, maladies tropicales, densité humaine conflictuelle — une seule alternative s’imposa : remonter vers les hauteurs. Là, le climat plus tempéré constituait une barrière naturelle contre les épidémies, et les prairies d’altitude offraient des pâturages sains, indispensables à une économie pastorale.
Ce second mouvement migratoire fut conduit par Kayira, fils de Rugira. Devenu à son tour patriarche, Kayira ou probablement son père Sunzu, (selon certaine versions de de la tradition orale), entreprit l’ascension à partir de Kakamba, se dirigeant progressivement vers les massifs montagneux. Il franchit les terres de Lemera, traversa Kibungo, et ouvrit ainsi une voie vers les cimes que d’autres allaient suivre.
Ce périple culmina à Mulenge, un site destiné à devenir bien plus qu’un simple lieu d’implantation. Mulenge s’imposa progressivement comme un refuge, mais aussi comme le berceau identitaire et politique d’un peuple en quête de stabilité, de dignité, et de reconnaissance. Dans ces hauteurs, les Banyamulenge commencèrent à inscrire leur histoire non plus seulement dans le mouvement, mais dans l’enracinement.
De Mulenge aux Hauts-Plateaux : Genèse d’une expansion pastorale structurée
L’installation à Mulenge ne fut pas un simple acte de sédentarisation ; elle constitua le point d’ancrage d’une histoire collective. De ce noyau originel, les Banyamulenge entreprirent une expansion progressive dans toutes les directions : vers l’ouest et vers le sud, atteignant Cendajuru, Munanira, Gishembwe, Gataka, Karongi, Rugarama , Mitambo, et Bibogobogo. Ces sites se situent dans les Moyens-Plateaux, sur les versants montagneux qui dominent le lac Tanganyika, formant les piliers de la chaîne de Mitumba, nettement en retrait des zones habitées par d’autres communautés, notamment les Vira, les Fulero et les Bembe.
Au-delà de ces hameaux banyamulenges s’étendaient des forêts et des pâturages infinis qui, mis à part quelques bergers nomades, n’étaient jamais véritablement occupés. Ce choix géographique, mûrement réfléchi, leur permettait de maintenir des échanges économiques avec les communautés voisines tout en évitant les conflits que pouvait provoquer la cohabitation du bétail et des cultures vivrières.
Seules les familles de Serugabika continuèrent de résider à Mulenge, tandis que Nyagahavu s’établit d’abord à Buragara, un peu plus au nord en direction de Kaziba, avant de rejoindre Gihande. Kayira, quant à lui, s’installa à Cendajuru. Bururu élut domicile à Munanira, suivi plus tard par Sekunzi. Budurege prit racine à Gishembwe. Sebasamira, accompagné de son fils Shanga, s’établit à Gataka, tandis que Nkubabana s’installa à Karongi et son fils Rwiyereka à Rugarama. Enfin, Sebasaza et Rutambwe choisirent Bibogobogo pour y fonder leurs foyers.
À partir du socle fondateur de Mulenge, les Banyamulenge amorcèrent une expansion territoriale lente mais structurée, dictée à la fois par la logique pastorale et par la nécessité de trouver de nouveaux pâturages. Ce mouvement ne fut ni uniforme ni linéaire : il suivit les crêtes, épousa les vallées, franchit les ravins. La montagne devint leur carte, le troupeau leur compas. Vers le sud-est, un groupe s’orienta vers les hauteurs, territoire encore peu densément peuplé à l’époque. Cette expansion fut rendue possible par des accords oraux, parfois tacites, avec les groupes des pygmées, parfois avec des affrontement avec ces derniers. Le modèle d’installation restait celui d’une cohabitation pacifique, rythmée par les saisons de transhumance, l’échange de bétail, et du miel.
Le premier village établi sur le Haut-Plateau fut celui de Garyi, aux alentours de 1881, perché légèrement plus à l’ouest, sur les sommets qui dominent Cendajuru. Ce mouvement d’installation ne fut accompagné d’aucune conquête militaire, car il s’agissait d’espaces vierges, ni d’aucune exclusion violente des autres peuples, qui vivaient alors à l’écart, dans les régions plus basses. Il relevait d’un élan pastoral : une occupation progressive de territoires inhabités ou sous-exploités, guidée par une logique d’adaptation écologique et de survie sociale. Ainsi, des sites tels que Rurambo, Bibangwa, Rubuga, Gahororo, Mushojo, Masango, Gihuha, Katanga, Murambya, Chanzovu, Kagogo, Gahuna, Bijombo, Gatongo, Kirumba, Karingi, Nyamara, Kabara, Kamombo, Mikarati, Mikenke, Ruhemba, Marunde, Mibunda, Minembwe, Bibogobogo, Nganji, Rurenge et Mirimba – pour ne citer que quelques-unes des localités qui composent aujourd’hui les Hauts-Plateaux de Fizi, Mwenga et Uvira – constituaient autant de zones pastorales et de transhumance des Banyamulenge.
Mulenge, bien plus qu’un simple toponyme, devint dès lors l’épicentre d’une conscience communautaire. C’est de ce site que dérivera, au XXᵉ siècle, l’appellation « Banyamulenge », littéralement « ceux de Mulenge » – une désignation géographique qui se transformera en marqueur identitaire, notamment à partir de la période coloniale belge, lorsque l’administration entreprit de rigidifier les classifications ethniques.
Au-delà de Mulenge : itinéraires multiples, mémoire partagée
Tous les Banyamulenge ne sont pas nécessairement passés par Mulenge, ce haut lieu devenu emblématique. La tradition orale, riche d’enseignements et de nuances, rapporte que certains groupes — notamment les Abitira, ainsi qu’une partie significative des Abasita et des Abega — ont emprunté d’autres itinéraires migratoires. Ils auraient poursuivi leur marche à travers la plaine de la Ruzizi, contournant Mulenge sans s’y établir, et poursuivant leur ascension vers les hauteurs de Mitambo, dominant les vallées de Makobola, de Swima, de Munene, de Mboko et Nundu jusqu’à atteindre les contreforts de Rutabura. Leur implantation, loin d’être improvisée, fut stratégique, attentive au relief, aux besoins de des échanges économiques, et à la quête de terres propices au pastoralisme.
Cependant, malgré ces variations de parcours, Mulenge demeure un point d’ancrage symbolique commun. La majorité des Banyamulenge, selon les récits transmis de génération en génération, reconnaissent avoir transité, brièvement ou longuement, par cette localité. C’est cette convergence — parfois réelle, parfois reconstruite — qui explique le choix collectif du nom « Banyamulenge », adopté non comme simple toponyme, mais comme symbole d’une origine partagée et d’une mémoire fédératrice.
Ce récit d’ascension vers les hauts plateaux n’est pas qu’un épisode migratoire. Il illustre une résilience historique, un attachement viscéral à la terre, et une volonté tenace de préserver un mode de vie pastoral dans des conditions souvent rudes. Il témoigne aussi de la capacité d’adaptation d’un peuple qui, confronté aux aléas économiques, politiques, climatiques et géographiques, n’a cessé de reconfigurer son espace de vie, tout en transmettant ses valeurs, son héritage, et sa mémoire collective.
Ainsi, au-delà des tracés migratoires diversifiés, Mulenge incarne un lien de filiation identitaire, un point de ralliement symbolique qui transcende les itinéraires, un nom porteur de continuité, de dignité et de légitimité historique
Le 30 juillet 26
Paul Kabudogo Rugaba

Texte bien rédigé. J’apprécie à la fois le style et la riches se de son contenu.
Merci