À Minembwe, la mort s’est installée dans le quotidien des habitants. Chaque jour ou presque, des familles sont contraintes d’enterrer leurs proches, victimes d’un conflit dont l’intensité ne cesse de croître. Depuis près d’un an et demi, les bombardements attribués aux FARDC et à la Force de Défense Nationale du Burundi (FDNB) se sont considérablement intensifiés, tandis que des renforts militaires continuent d’affluer de manière régulière sur le théâtre des opérations.
Ces forces convergent vers une position stratégique connue sous le nom de « P0 » (Point Zéro), située sur une chaîne montagneuse qui domine non seulement le centre de Minembwe, mais également un carrefour crucial reliant les axes routiers en provenance de Fizi, de Baraka et de Mikenge. La maîtrise de cette hauteur confère un avantage militaire déterminant : elle permet d’observer une vaste portion du territoire et de déployer des systèmes d’artillerie capables d’atteindre plusieurs localités périphériques de Minembwe, exposant ainsi les populations civiles à une menace permanente.
La concentration croissante des effectifs et des moyens militaires dans cette zone stratégique laisse présager une prolongation, voire une aggravation du conflit. Loin de traduire une volonté d’apaisement ou l’ouverture d’une perspective politique susceptible de conduire à la paix, cette dynamique semble au contraire annoncer une nouvelle phase d’escalade militaire. Dans ce contexte, les civils demeurent les principales victimes d’une guerre dont ils ne maîtrisent ni les causes profondes ni les évolutions, mais dont ils subissent quotidiennement les conséquences les plus tragiques.
Le coût humain de la guerre
Dans la nuit du 6 au 7 juin 2026, de nouveaux bombardements ont frappé le village d’Ilundu. Selon le Réseau de Protection des Civils des Hauts-Plateaux, plusieurs civils ont été tués ou grièvement blessés, parmi lesquels des enfants.
Les victimes décédées sont :
- Prince Runezerwa Mahiyabo, 19 ans ;
- Résor Kigeri Mazuru.
Les blessés recensés comprennent notamment :
- Bajeneza Murontsi, 7 ans ;
- Nzabakiza Osée, 12 ans ;
- Nyasafari Chantal, 29 ans ;
- Nyamahoro Nyankamirwa, 54 ans ;
- Cubahiro Fataki, 18 ans, dans un état critique ;
- Tito Murengera, 58 ans.
Au-delà des pertes humaines, deux salles de classe de l’École Primaire d’Ilundu ont également été endommagées, illustrant l’impact direct du conflit sur l’éducation et l’avenir des enfants.




Ces événements s’inscrivent dans une dynamique plus large où les populations civiles se retrouvent régulièrement exposées aux affrontements, aux bombardements et aux déplacements forcés. Chaque nouvel incident renforce le sentiment d’insécurité permanente qui domine désormais la vie quotidienne dans les Hauts-Plateaux.
La question de l’intention : entre logique militaire et perception existentielle
Pour une partie importante de la communauté banyamulenge, l’accumulation de ces violences ne relève plus d’incidents isolés mais d’un processus continu visant à rendre impossible leur maintien sur leurs terres ancestrales.
Cette perception est alimentée par plusieurs facteurs : la destruction répétée des villages, les attaques contre les zones habitées, le ciblage fréquent des infrastructures civiles, du tissu economique ( champs et cheptel) et l’absence apparente de mécanismes efficaces de protection des populations.
Qu’il s’agisse d’une stratégie militaire délibérée ou d’effets collatéraux d’un conflit complexe, le résultat demeure identique pour les victimes : l’érosion progressive des conditions nécessaires à une existence normale et sécurisée.
Une diplomatie internationale perçue comme sélective
Parallèlement à la dégradation continue de la situation sécuritaire sur le terrain, les évolutions diplomatiques régionales et internationales suscitent de profondes interrogations au sein de la communauté banyamulenge. Nombreux sont ceux qui estiment que l’approche adoptée par certaines puissances occidentales souffre d’un déséquilibre manifeste dans l’identification des responsabilités et dans l’application des mesures de pression destinées à favoriser la paix.
Les États-Unis et plusieurs de leurs partenaires continuent de concentrer l’essentiel de leurs pressions diplomatiques et de leurs sanctions sur le Rwanda et le M23, tandis que les autorités de Kinshasa et de Bujumbura échappent largement à des mesures comparables, malgré les nombreuses accusations portant sur leur rôle dans la détérioration de la situation sécuritaire et les obstacles récurrents à la mise en œuvre effective des accords conclus. Cette asymétrie alimente le sentiment que certains acteurs sont systématiquement soumis à des exigences strictes tandis que d’autres bénéficient d’une relative indulgence diplomatique.
Dans le même temps, Kigali dénonce ce qu’il considère comme une application sélective des engagements issus des différents processus de paix. Les autorités rwandaises rappellent régulièrement les accusations relatives à la coopération entre l’État congolais et les FDLR, tout en soulignant que les obligations découlant des accords ne sauraient être appliquées à géométrie variable selon les intérêts politiques du moment.
Les échanges récemment rendus publics entre Washington et Kigali illustrent clairement cette divergence d’appréciation. Alors que l’administration américaine insiste sur le respect des engagements souscrits dans le cadre des accords de Washington, le Rwanda soutient que la crédibilité même du processus de paix repose sur une exigence fondamentale : celle d’une application équitable des obligations à l’ensemble des parties concernées. Aux yeux de nombreux observateurs de la région, les pressions exercées apparaissent davantage orientées vers la sécurisation d’intérêts stratégiques et économiques que vers la recherche d’une paix durable fondée sur la justice et la réciprocité. Cette perception est renforcée par l’importance accordée aux zones minières stratégiques de l’est de la RDC, qui semblent parfois occuper une place plus centrale dans les préoccupations internationales que le sort des populations civiles prises au piège du conflit.
Pour les habitants de Minembwe, ces débats diplomatiques paraissent pourtant appartenir à un univers parallèle. Tandis que les chancelleries discutent d’accords, de sanctions, de mécanismes de vérification et d’équilibres géopolitiques, les populations locales continuent de vivre sous les bombardements, dans la peur permanente des attaques et de nouveaux déplacements forcés. Pour elles, la guerre n’est ni un sujet de négociation ni une question de stratégie régionale ; elle est une réalité quotidienne faite de deuils, de destructions et d’une incertitude permanente quant à leur avenir. Cette distance croissante entre les préoccupations diplomatiques internationales et les souffrances concrètes des civils nourrit un sentiment d’abandon qui s’approfondit au fil des années.
Les ressources naturelles au cœur des rivalités
Une lecture largement partagée considère que les dynamiques sécuritaires à l’œuvre dans l’est de la RDC ne peuvent être dissociées des enjeux économiques liés à l’exploitation des ressources naturelles. La concentration des opérations militaires autour de zones stratégiques donnant accès à d’importants gisements miniers, notamment à Rubaya ( promis aux USA par Kinshasa) dans le Nord-Kivu, alimente la perception selon laquelle le contrôle territorial répond autant à des impératifs économiques qu’à des considérations sécuritaires. Dans cette perspective, la paix apparaît non comme une finalité en soi, mais comme une variable dépendante de rapports de force visant la maîtrise des richesses du sous-sol congolais.
Cependant, cette grille d’analyse trouve ses limites lorsqu’elle est appliquée aux Hauts-Plateaux de Minembwe. Contrairement à d’autres régions convoitées pour leurs ressources minières, cette partie du Sud-Kivu ne constitue pas un enjeu majeur d’exploitation minérale susceptible d’expliquer à lui seul l’ampleur des opérations militaires qui s’y déroulent depuis plusieurs années. Dès lors, une question fondamentale se pose : quelle logique justifie l’acharnement militaire observé contre une population civile vivant dans une région dont l’intérêt économique direct demeure relativement limité ?
Pour de nombreux Banyamulenge, la réponse ne réside pas dans la conquête de ressources naturelles, mais dans une volonté plus profonde d’effacement politique, territorial et démographique de leur communauté. Les destructions répétées de villages, les déplacements forcés, les discours de haine récurrents, les attaques visant des civils ainsi que l’absence de mécanismes efficaces de protection sont perçus comme les manifestations d’un processus qui dépasse le cadre d’une simple confrontation militaire. Aux yeux de nombreux observateurs de la communauté, ces actes s’inscrivent dans une dynamique dont les caractéristiques rappellent les étapes classiques d’une entreprise de destruction collective.
C’est précisément sur ce point que se cristallise le débat. Alors que les victimes et leurs représentants évoquent ouvertement un processus génocidaire en cours, les acteurs internationaux disposant de l’autorité politique ou juridique nécessaire pour qualifier officiellement de tels crimes continuent de faire preuve d’une extrême prudence. Cette hésitation, souvent justifiée par des considérations diplomatiques ou procédurales, est perçue localement comme une forme d’indifférence face à une tragédie humaine qui se déroule sous les yeux du monde.
Cette situation rejoint les analyses de nombreux spécialistes des relations internationales qui soulignent que les conflits contemporains sont fréquemment appréhendés à travers le prisme des équilibres géopolitiques, des intérêts stratégiques et des rivalités économiques. Dans ces configurations, les considérations humanitaires tendent souvent à être reléguées au second plan. La souffrance des populations devient alors un élément périphérique dans des calculs de puissance où la stabilité régionale, les alliances diplomatiques et les intérêts économiques l’emportent sur la protection immédiate des vies humaines.
La paix comme instrument de puissance
Les propos du général français Pierre Schill résonnent particulièrement dans ce contexte lorsqu’il souligne que, dans un monde dominé par des rapports de force, la paix elle-même risque de devenir « la continuation de la guerre par d’autres moyens ».
Cette observation met en lumière une réalité souvent ignorée : les processus de paix ne sont pas toujours guidés exclusivement par des impératifs humanitaires. Ils servent également d’instruments permettant aux acteurs les plus puissants de préserver leurs intérêts, d’exercer des pressions ou de redéfinir les équilibres régionaux.
Dans une telle configuration, les communautés vulnérables sont reléguées au second plan. Leur sécurité, leurs souffrances et leurs aspirations deviennent des variables marginales dans des négociations dominées par des considérations géopolitiques.
L’urgence d’une approche centrée sur les civils
La tragédie qui se déroule actuellement à Minembwe rappelle une vérité fondamentale : derrière chaque débat diplomatique, chaque accord de paix et chaque calcul stratégique se trouvent des vies humaines, un apocalypse permanent.
Les populations civiles banyamulenge ne demandent ni privilège ni traitement de faveur. Elles réclament avant tout le droit fondamental à la sécurité, à la protection et à la dignité. Pourtant, les développements récents montrent que leurs préoccupations demeurent largement absentes des priorités des principaux acteurs nationaux et internationaux.
Tant que les réponses à la crise seront principalement déterminées par des intérêts militaires, géopolitiques ou économiques, les habitants de Minembwe continueront à payer le prix le plus lourd. La paix durable ne pourra être construite que lorsque la protection effective des civils cessera d’être un objectif secondaire pour devenir le centre même de toute initiative politique et diplomatique dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu.
Le 7 juin 26
Paul Kabudogo Rugaba

