Depuis plusieurs décennies, le conflit à l’Est de la République démocratique du Congo se caractérise non seulement par la violence armée, les déplacements massifs et les tensions identitaires, mais aussi par une guerre du récit. Cette bataille narrative constitue aujourd’hui l’un des principaux obstacles à toute compréhension sérieuse du conflit et, par conséquent, à toute perspective de résolution durable. Lorsqu’un pouvoir politique ne souhaite pas résoudre une crise, il commence généralement par en inverser les causes et les conséquences. Les victimes deviennent des bourreaux, l’autodéfense est assimilée à l’agression, tandis que les véritables sources de la violence sont soigneusement dissimulées derrière un discours patriotique et sécuritaire.
C’est précisément cette stratégie que le gouvernement de la République démocratique du Congo semble avoir adoptée dans la gestion du conflit à l’Est du pays. Au lieu d’interroger les causes profondes des tensions — exclusion politique, stigmatisation identitaire, remise en cause de la citoyenneté de certaines communautés et discours de haine — le pouvoir préfère construire un récit simpliste dans lequel toute contestation ou toute forme d’autodéfense des populations tutsi congolaises serait automatiquement assimilée à une entreprise étrangère pilotée par le Rwanda.
Dans cette architecture discursive, certains groupes ou individus issus des communautés concernées jouent le rôle de relais idéologiques. Le groupe dit « Akagara » apparaît ainsi comme un instrument de légitimation du discours officiel. Son rôle consiste essentiellement à reproduire les éléments de langage du pouvoir : inversion des faits, sélection partiale des événements, silence sur les violences subies par les Banyamulenge et les Tutsi congolais, et dénonciation systématique de toute résistance communautaire comme étant une menace pour la souveraineté nationale.
Pourtant, une analyse rigoureuse des réalités du terrain révèle des contradictions profondes entre le discours officiel et les faits observables.
Une guerre dirigée contre des citoyens congolais
L’une des premières contradictions réside dans la nature même du conflit. Le discours gouvernemental présente souvent les Banyamulenge et les Tutsi du Nord-Kivu comme des groupes extérieurs ou comme des populations liées à des agendas étrangers. Or, ces communautés sont des composantes historiques de la nation congolaise. Elles ne sont pas entrées en guerre contre l’État congolais dans le but de créer une république indépendante. Bien au contraire, c’est plutôt le gouvernement qui leur impose une guerre inventée. De nombreuses déclarations politiques, administratives et médiatiques ont continuellement cherché à remettre en question leur citoyenneté, leur appartenance nationale et leur légitimité territoriale avec objectif de les expulser hors de eleur pays.
Ainsi, le paradoxe est évident : ce ne sont pas ces communautés qui ont nié l’existence de l’État congolais, mais bien certains acteurs étatiques qui ont nié leur qualité de citoyens congolais. Dès lors, les dynamiques d’autodéfense, tout à fait légitime, qui ont émergé dans les Hauts-Plateaux et ailleurs sont, aux yeux des populations concernées, non comme des projets sécessionnistes, mais comme des mécanismes de survie face à une menace existentielle.
Les Hauts-Plateaux : épicentre d’une violence ciblée
Une autre contradiction majeure concerne la géographie du conflit. Si la guerre était réellement motivée par une menace frontalière liée au Rwanda, pourquoi les Hauts-Plateaux de Minembwe — situés loin de la frontière rwandaise — constituent-ils depuis des années l’épicentre des violences ?
Cette réalité remet en cause le discours selon lequel les affrontements seraient uniquement liés à des dynamiques régionales transfrontalières. Les attaques répétées contre les villages banyamulenge, les destructions de pâturages, les incendies de localités entières et les déplacements forcés témoignent plutôt d’une conflictualité enracinée dans des logiques locales d’exclusion et de purification territoriale.
Le silence de nombreux acteurs politiques et médiatiques face à cette réalité constitue, en soi, une forme de négation politique. Au lieu d’affronter la question sensible des violences ciblées contre certaines communautés congolaises, le discours dominant préfère invoquer l’argument commode de « l’infiltration étrangère (un langage codé du racisme) ». Plus grave encore, ceux qui tiennent des propos virulents de haine, de stigmatisation et d’exclusion ne sont ni inquiétés ni poursuivis par la justice. Au contraire, plusieurs d’entre eux sont récompensés par des promotions politiques, des distinctions honorifiques ou un renforcement de leur influence au sein des institutions, consacrant ainsi une inquiétante banalisation du discours haineux dans l’espace public.
La criminalisation sélective de l’autodéfense
Le traitement réservé aux groupes d’autodéfense révèle également une profonde asymétrie politique. Lorsque les populations banyamulenge organisent leur protection face aux attaques, leurs structures sont immédiatement présentées comme des mouvements terroristes ou des supplétifs étrangers. Pourtant, dans d’autres régions du pays, des groupes armés communautaires alliés au gouvernement bénéficient, non seulement d’une forme de tolérance, mais aussi d’un soutien matériel, morale et technique important, et d’une collaboration ouverte.
L’accusation portée contre Twirwaneho, présenté comme allié au M23 ( qui est d’aileur légitime), illustre cette logique. Elle ignore volontairement que les violences dans les Hauts-Plateaux précèdent largement la résurgence actuelle du M23. En réalité, le conflit dans cette région dure depuis bien plus d’une décennie, avec des cycles continus d’attaques contre les civils banyamulenge.
Le récit officiel procède donc à une simplification stratégique : il relie systématiquement toute revendication sécuritaire des Tutsi congolais au Rwanda, afin d’éviter de traiter les causes internes du conflit.
Le silence sur les violations et la souffrance humanitaire
Les contradictions apparaissent également dans la gestion humanitaire de la crise. Alors que les autorités et sont instrurmnt , Akagara, dénoncent régulièrement certaines offensives militaires ou certains repositionnements stratégiques des groupes rebelles, peu d’attention est accordée aux accusations de détournement de l’aide humanitaire destinée aux populations des Hauts-Plateaux.
De même, les restrictions imposées à l’accès humanitaire dans certaines zones majoritairement banyamulenge soulèvent des interrogations importantes. Pourquoi les populations déplacées de certaines communautés restent-elles durablement privées d’assistance ? Pourquoi les organisations humanitaires rencontrent-elles davantage d’obstacles dans les régions habitées par ces communautés ?
À cela s’ajoutent les arrestations arbitraires, les enlevements et les assasinats d’officiers banyamulenge pourtant longtemps restés loyaux envers les institutions congolaises, ainsi que les soupçons permanents visant les membres de cette communauté. Il y a actuellement dans les prisons de Kinshasa, des Canadiens des souche tutsi qui n’ont rien à faire avec la politique du Congo, mais qui, pour de raisons de tourisme ou d’affaires, se sont retrouvé au pays. Cette logique de suspicion collective contribue à renforcer le sentiment d’exclusion et d’insécurité.
Une instrumentalisation politique des identités
L’un des aspects les plus frappants du discours porté par certains relais communautaires favorables au gouvernement réside dans leur incapacité à questionner les contradictions du pouvoir qu’ils défendent. En reprenant les narratifs officiels contre leur propre communauté, ces acteurs deviennent des instruments politiques plutôt que des médiateurs crédibles.
Leur positionnement révèle une autre dimension du conflit : la fragmentation interne des communautés victimes elles-mêmes. Certains individus choisissent l’alignement avec le pouvoir central dans l’espoir de trouver des postes politique ou d’avantages personnels, même lorsque ce pouvoir participe à la stigmatisation de leur groupe d’origine.
Cependant, cette stratégie produit rarement une véritable inclusion. Les acteurs ainsi utilisés demeurent souvent périphériques dans les structures du pouvoir et servent principalement à donner une apparence de diversité ou de légitimité au discours officiel.

